L'amour n'est pas tant dans le sentiment intérieur que dans la parole, l'expression ; car si on ne dit pas ce que l'on pense, si on ne fait pas partager cette affection avec l'être aimé, le c½ur et l'esprit s'alourdissent et il devient alors vital de prononcer ces trois mots bénis ou maudits, afin de se laver de cet amour vampirique et enfin avancer. Il en est de même dans l'autre sens, le besoin d'entendre l'amour de l'autre. De la générosité l'on glisse vers l'orgueil. Être aimé : jamais le passif n'a été si délicieux. On en vient même à offrir pour recevoir en retour, amour intéressé, amour monstrueux. Aimer sans envahir, être aimé sans en profiter, là est l'équilibre à respecter. L'amour est comme une drogue, même intensité, même plaisir, même danger.
Qui suis-je pour parler ainsi ? Autrefois je ne considérais les couples qu'avec mépris et envie, je vantais les mérites du célibat et me morfondais dans mon désespoir. Maintenant, je suis devenu celui que je pensais haïr. Je croyais que mes échecs amoureux avaient fait de moi un épicurien cynique, mais c'était sous-estimer le pouvoir des femmes : adieu la méchanceté, limés les crocs et les griffes, ravalée la fierté. Oui, j'ai retourné ma veste, oui, j'aime, oui, quelqu'un m'aime. J'ai changé. Plus de mépris, maintenant j'ai compris. Ce que je croyais mièvre dans la bouche d'un autre atterrit naturellement dans la mienne. Bien sûr j'ai essayé de résister, mais pas bien longtemps : il arrive un moment où l'on ne peut plus nier ses sentiments profonds et où l'on abandonne la lutte de principes. Qui suis-je ? Un amoureux transi me dit mon c½ur ; un imbécile heureux me dit ma raison. Au fond, ne s'agit-il pas de la même personne ?
Dauphin_Discret